Nous Autres d’Eugène Zamiatine ; un précurseur des dystopies anti-totalitaires

Tout le monde connaît 1984, le livre de George Orwell, l’emblème des dystopies (ou contre-utopies) antitotalitaire. Mais ce que l’on sait moins, c’est que ce cher George (de son vrai nom Eric Arthur… mais c’est une autre histoire) s’est beaucoup inspiré d’une œuvre parue longtemps avant : Nous Autres de Eugène Zamiatine. Ce russe proche des mouvements révolutionnaires d’avant-guerre (la première guerre mondiale bien sûr) quittera le parti en 1917 (à son heure de gloire donc) à cause de sa dérive totalitaire (malheureusement oui, les rêves de tout un peuple furent vite brisés). Sept ans plus tard parait donc ce livre, clairement critique envers un régime qui souhaite régenter et contrôler au maximum la vie des citoyens.

Zamiatine y imagine l’histoire d’un constructeur de vaisseau, nommé D-503, qui écrit dans des petites notes (2 à3 pages en moyenne) sa journée pour que ses futurs lecteurs connaissent la belle et heureuse vie qu’il mène sous le régime du Bienfaiteur. Malheureusement pour ce brave homme, tout va déraper lorsqu’il rencontre I-330, une  femme mystérieuse qui le charme au point qu’il se mette à douter du bien fondée du régime… (non, mais quelle idée ?)

Comme l’on remarqué les lecteurs attentifs, on retrouve nettement ici l’intrigue général qu’utilisera vingt ans plus tard George Orwell pour son chef-d’œuvre : le narrateur décrit son univers et le fonctionnement du régime, commence à douter grâce à l’amour qui lui ouvre les yeux puis se retrouve à trahir la cause et revenir dans le « droit chemin ».

Oui, car dans les deux cas, les auteurs imagine un État froid, omnipotent et omniprésent qui gagne. C’est peut-être là, outre les descriptions d’une dictature qui fonctionne, qu’ils sont le plus efficace : ici pas de happy end, pas d’espoir. Si les hommes laissent faire leurs dirigeants, s’ils tombent dans le piège de l’abrutissement, de l’asservissement et du contrôle total alors ils ne pourront plus s’échapper. L’Etat a la force et la propagande avec lui, dès lors il est imbattable. Zamiatine, comme Orwell, ne semble pas croire à l’homme providentiel (… des restes de marxisme ?). Dans les deux cas, les auteurs s’en prennent clairement aux dictatures soviétiques (la seule existante à l’époque de Nous Autres de toute façon). Ils sont des déçus de l’espoir né d’une révolution (russe pour Zamiatine, espagnol pour Orwell) et tous deux rejettent férocement l’idée que le communisme puisse rimer avec contrôle étatique totale. Leurs romans sont des fictions mais elles mettent en avant leurs peurs, leurs déceptions et leurs volontés de montrer au monde les dangers d’un pouvoir omnipotent. Outre cette intrigue qui semble assez pompé, les personnages et les symboles qu’imagine Zamiatine se retrouve aussi chez Orwell. L’image du Bienfaiteur semble assez similaire au Big Brother de l’écrivain anglais. L’inspiration de ce dernier est donc sûrement venue d’un mélange entre le récit de son homologue russe et Staline.

Depuis tout à l’heure, je parle d’une inspiration, voire, osons le mot d’un plagiat, de la part de Orwell. Or s’il y a quelque chose que je ne supporte pas en matière d’analyse (critique/chronique/appelez-ça comme vous voulez) c’est que l’auteur du texte s’estime assez important pour dire ce qu’était l’intention de l’auteur… Donc pourquoi m’octrois-je ce droit que je refuse à d’autre ? Eh bien simplement parce que comme nous l’apprend Jorge Semprun dans sa préface, George Orwell connaissait ce livre. Il le connaissait et l’admirait tellement qu’il en a fait une critique dans l’hebdomadaire Tribunes en 1946 (qu’il avait lu dans sa traduction française !), soit trois avant la parution de 1984. Il parle surtout d’un rapprochement avec un autre classique du genre : Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley mais son œuvre à lui n’est pas loin non plus. Quand on connait ce fait, il est impossible de ne pas voir, au moins, une forte inspiration. Cependant l’écrivain anglais apportera sa part de nouveauté dans un texte encore plus dur, plus froid et plus réaliste. De plus, c’est bien à Orwell que nous devons, à mon sens, l’une des idées (l’idée ?) la plus fabuleuse de SF : la novlangue… Démontrer et jouer avec l’idée que nos pensées et nos réflexions sont avant tout limiter par notre langue et la construction de celle-ci, c’est tout simplement grandiose (c’est simple quand on le sait mais la portée cela peut avoir fait froid dans le dos. LISEZ ORWELL SI VOUS NE LE SAVEZ PAS !).

Pour en revenir à l’œuvre de Zamiatine proprement dite, ce court texte (à peine 200 pages) est vraiment d’une lecture très simple, pas du tout rébarbative et surtout encore actuel. Alors que certains livres de SF des années 1950-1960 sont illisibles aujourd’hui du fait de leur âge, Nous Autres en a le double et se laisse lire tout seul. Vraiment une réussite de ce côté-là. Les descriptions qu’il avance sont assez clair (d’ailleurs l’imagerie de Metropolis lui va très bien) et l’intrigue se déroule toute seule. Et si on le compare avec les deux autres chefs-d’œuvre de dystopie, je trouve qu’il est moins daté que Le Meilleur des Mondes et plus facile à lire que 1984. Peut-être moins abouti que ceux-ci mais on ne peut pas non plus créer un chef-d’œuvre absolu ex nihilo.

Bref, voici un livre que je conseille. Une contre-utopie aboutie et un livre critique qui inspira sûrement d’autre russes (je pense forcément aux frères Strougatski et à leur livre Il est difficile d’être un Dieu).

A noter que Serge Lehman et Fabrice Colin ont repris le nom de Nous Autres pour désigner les « super-héros » soviétiques dans la très bonne BD La Brigade Chimérique (dessiné par Gess et colorisé par Céline Bessonneau)

Fiche technique :

Nous Autres ; Eugène Zamiatine ; Editeur : Gallimard ; Coll : L’imaginaire ; ISBN : 978-2-07-028648-5 ; prix : 8,50€

(plus d’infos sur nooSFere)

Voir aussi : Stalker d’Arkadi & Boris Strougatski

Gaëtan

CITRIQ

7 réflexions sur “Nous Autres d’Eugène Zamiatine ; un précurseur des dystopies anti-totalitaires

  1. Un livre qui fait bien parler de lui dans le fandom depuis quelques années maintenant, mais je veux bien parier que les prof de français, eux, ignorent son existence ;]

    Bref, il faudra que je me penche dessus…

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  2. C’est vrai qu’on parle relativement souvent de ce livre dans le milieu SF, comme un précurseur à 1984 notamment, mais en dehors du microcosme qu’est le fandom je n’en avais jamais entendu parlé.Par contre je ne savais pas que cela faisait quelque année que ce milieu en parlait…
    Et tu as raison, je ne pense pas que ce livre soit assez connu pour attiré le regard de l’éducation nationale.

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  3. Quand je dis quelques années, ça fait quelque chose comme 4 ou 5 ans, hein, pas plus… Si je me souviens bien, c’est sur le Cafard Cosmique que ça a commencé, mais je peux me tromper

    Et puis les profs, de toutes façons, ils savent rien =D

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  4. OK. Quelqu’un l’a ressorti des cartons et voilà que « tout le monde » (quand on le dit vite ça passe), en parle.
    Perso, la première fois que j’en ai entendu parlé c’était il y a 1 ou 2 ans sur la salle 101. Mais j’en ai entendu parlé plusieurs fois depuis.

    Et pour les profs, je vais pas trop insister déjà que je leur tape dessus (enfin plutôt sur le système éducatif en histoire, ce n’est pas la même chose) dans mon prochain billet (oui, j’aime faire saliver mes quelques lecteurs 😉 ). Je vais me faire mal voir à force :D.

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  5. :D. Pas de chance, il faudra attendre mardi ou mercredi… (oui j’happate le client et je ne suis pas^^).
    Pour le moment dans les cartons près à être sorti, il y a une chronique de Od10ssée, l’antho’ anniversaire de Folio SF par Ludo. Elle est prévue pour dimanche matin.

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