Ainsi naissent les fantômes de Lisa Tuttle présenté par Mélanie Fazi

Deuxième ouvrage des excellentes éditions Dystopia (oh le copinage…), Ainsi naissent les fantômes de Lisa Tuttle est aussi leur première traduction. Disparu depuis une dizaine d’années de nos rayonnages, Lisa Tuttle est une auteur de fantastique talentueuse qu’il aurait été dommage d’oublier. L’ouvrage traduit et présenté par Mélanie Fazi est en fait la réunion de deux projets : d’un côté les éditions Dystopia voulaient confier à Mélanie Fazi la publication/édition d’un recueil et de l’autre la mise en avant par cette dernière d’une auteur qui lui est chère, à laquelle elle a même dédicacé son premier recueil (Serpentine) et sans qui, selon ses propres mots, elle «  n’aurait pas suivi le même chemin d’écriture ».

Dans la même logique que Bara Yogoï de Léo Henry & Jaques Mucchielli, nous avons donc encore ici affaire à un recueil à quatre mains, à la coopération entre deux plumes[1], que la citation de J.L. Borges en fin d’ouvrage vient encore une fois illustrer : « Il me fallait faire en sorte que les interlocuteurs fussent assez distincts pour en faire deux et assez semblables pour n’être qu’un » (Le Livre des sables). Pari gagné !

D’une grande sensibilité, les textes[2] de Lisa Tuttle parlent d’amour, de séparation, de tragédies ou encore de devenir. On ressent fortement la ressemblance avec les nouvelles de Mélanie que l’on peut lire dans Serpentine ou Notre-Dame-aux-Ecailles. Pas de doute ces deux auteurs ont une vision commune de l’écriture et du fantastique. Une filiation qui saute aux yeux mais qui reste pour autant difficile à définir, sûrement une même sensibilité, une même écriture féminine, une même manière d’exorciser ses démons et d’imprégner ses récits par ses peurs.

Mais voyons voir ce recueil de plus près. N’ayant pas envie de me conformer au traditionnel listage des nouvelles (bien qu’elles soient peu nombreuses), je vais plutôt parler de celles qui m’ont le plus touchés.

Juste après la postface (sur la genèse du livre) nous avons droit à l’un des récits les plus durs du recueil, « Rêves captifs » où une jeune femme raconte son enlèvement et sa séquestration durant son enfance par un inconnu. Malgré le côté « connu » de ce genre de texte (on suppose avoir affaire à un pédophile), on s’imprègne très facilement de cette histoire glaçante grâce aux non-dits et aux sous-entendus de l’auteur. Un récit qui donne le ton dés le départ.

Quelques pages plus loin, « Le Remède » offre un contre-point au reste du recueil en flirtant plutôt avec la science-fiction (les puristes rejetteront ce terme mais qui écoute les puristes ?). Dans une société moderne, un médicament est inventé afin de soigner toutes les maladies. Mais et si certaines composantes de nos vies étaient elles aussi considérés comme des maladies, que deviendrions-nous ? Texte d’une extrême sensibilité, il raconte les déboires d’une femme qui contemple le fossé s’agrandir entre elle, sa compagne et son enfant. Un texte intelligent, triste, tragique et admirablement réussi.

Juste après, « Ma Pathologie » est sûrement la nouvelle la plus dérangeante du recueil, et la plus aboutie. Histoire de la chute d’une femme, de son amour absolu pour un homme qui ne peut l’aimer. Le récit est une lente descente aux enfers, très froid, très tragique, très bien construit… bref une réussite là encore.

Un léger regret pour le dernier texte du recueil « La Fiancée du dragon » qui a mon avis reste un cran en dessous des autres. Sûrement à cause de son côté trop prévisible, trop ancré dans le surnaturel et qui laisse entrevoir au lecteur la tragédie à venir. L’enjeu est plus visible du coup. Mais quand même un texte fort, qui a aussi pour originalité d’avoir pour narrateur un homme (tout les autres étant avant tout l’histoire d’une femme) qui assiste aux malheurs de sa compagne.

N’en reste pas moins un ouvrage de haute tenue pour lequel on ne peut que remercier Mélanie Fazi et les toutes petites éditions Dystopia. Un découverte pour ma part, et une remise en avant d’une auteur qui méritait de l’être. Un ouvrage à lire pour les aficionados de fantastique, de récits tragiques et d’amateurs de Mélanie Fazi.


[1]Je n’oublie pas Stéphane Perger et de ses dessins dans la pure logique de Yirminadingrad, mais je parle ici d’écrivain (et puis sinon ça casse toute ma comparaison…). D’ailleurs j’en profite pour faire remarquer que l’illustration de Stéphane Perger est magnifique, avec un excellent jeu sur le code barre.

[2] Tous inédits


Fiche technique :

Ainsi naissent les fantômes ; Lisa Tuttle ; présenté et traduit par Mélanie Fazi ; Ed. Dystopia ; 2011 ; Pages : 220 ; ISBN : 978-2-9535951-3-0 ; 15€ (commandable sur le site)

(plus d’infos ici)

D’autres avis : Efelle ; Gromovar ; Lhisbei ; nooSFere ; ActuSF

Gaëtan

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6 réflexions sur “Ainsi naissent les fantômes de Lisa Tuttle présenté par Mélanie Fazi

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