Un petit voyage à Yirminadingrad !
Pas toujours très malin, j’avais acheté cet été Bara Yogoï, du trio Henry / Mucchielli / Perger sans avoir lu Yama Loka Terminus (surtout pour soutenir la toute nouvelle association Dystopia). Après une lecture distraite dans un (et entre deux) train(s), j’avais compris qu’il me manquait quelques éléments pour tout comprendre, et surtout que cette lecture demandait un peu plus d’effort que ce que j’avais fourni. En effet, si ces textes sont autant de points de vue d’un même lieu, la différence de ton et l’exigence littéraire de Bara Yogoï rendent à mon sens obligatoire la lecture du précédent recueil. Fort de cette considération, j’avais donc acheté Yama Loka Terminus qui attendait jusqu’à récemment dans ma PAL…
En fait, Yama Loka Terminus, est d’un abord et d’une lecture beaucoup plus simple que le petit livre édité par l’association Dystopia. Mais attention, on reste quand même loin d’une littérature détente (livre sans prise de tête souvent un peu trop simpliste – … la caricature c’est moche – et qui ne demande pas forcément trop d’effort pour suivre l’idée de l’auteur).
Mais bon sinon de quoi ça cause tout ça ?
Sous un nom barbare, Yama Loka Terminus rassemble vingt et une (chiffre qui a son importance – cherchez-le dans le texte) histoires se passant à Yirminadingrad. Ville à consonance russe, on n’en connaitra jamais la position sur une éventuelle carte européenne… entre la Finlande et la Grèce, entre l’Europe de l’Ouest et la Russie, près d’une mystérieuse Mycronie… C’est à peu près tout ce que nous diront les auteurs. Mais ça suffit pour que le lecteur se fasse une idée générale des lieux, des habitants et de son histoire : ex-ville de l’URSS ou d’un de ses satellites, son passage au capitalisme symbole de liberté a mal tourné et dorénavant, la violence, la corruption, la misère, la pauvreté, règnent en maître dans cette cité de béton un poil futuriste. Aux auteurs de nous confirmer ou infirmer ces impressions qui sont autant de caricatures en dévoilant leurs « dernières nouvelles » (sous-titre du livre).
Ces nouvelles sont, comme dit précédemment, autant de points de vue différents de ce lieu aux mille visages. Et si l’ensemble du recueil donne une certaine homogénéité de ton (on pourrait parler de « désespéré »), la forme et les thèmes des textes les différencient fortement. En effet, toutes les nouvelles sont assez sombres, oublient la notion d’intrigue pour parler simplement de personnes, d’un agent de fourrière[1], d’un gérant d’une compagnie aérienne[2], et d’un voyageur en escale dans la ville pendant le festival, et bien d’autres dont on ne connaitra ni le nom, ni l’histoire juste une histoire[3]. Mais si cette déliquescence est le point commun des différents récits, ils ont aussi chacun leur personnalité, leur(s) finalité(s) propres. Que ce soit dans le thème abordé, dans leur inspiration ou dans leur forme.
Ainsi pour l’exemple, on peut y lire une nouvelle assez classique sur une grève ouvrière dans une usine[4] avant de tomber sur un texte extrêmement original, voire expérimental sur sa forme : trois colonnes qui forment trois textes différents sur une dizaine de pages pour montrer simultanément trois points de vue d’une même histoire (j’ai adoré le concept). Pour en comprendre toutes les subtilités le lecteur est incité à les lire en même temps et ça donne un résultat assez étrange et réussi pour une gymnastique de l’œil presque conceptuelle.
Mais malgré ces quelques expérimentations, le recueil reste très abordable littérairement parlant et de haute tenue. Que ce soit pour le texte lui-même ou pour la description d’ensemble offerte par le recueil, Yama Loka Terminus est donc une réelle réussite, une description d’une ville inconnue que le lecteur est pourtant certain d’avoir déjà entendu parler. Entre images archétypales et pauvreté du quotidien, Léo Henry et Jacques Mucchielli nous offrent donc vingt et un textes qui diront et ne diront pas ce qu’est véritablement Yirminadingrad. Vingt et une histoires hallucinées, surréalistes, tristes, amusantes, dingues, noires, belles…
Fort de ce plaisir de lecture, je me suis lancé juste après dans une relecture de Bara Yogoï.
Et ce que je peux dire tout de suite, c’est que je ne l’ai pas trouvé aussi compliqué qu’en première lecture. Certes on est là à un « niveau littéraire » plus élevé que dans Yama Loka (ou plutôt autant que les nouvelles les plus difficiles de ce recueil), mais la plupart des textes sont accessibles, bien que demandant un minimum d’effort de la part du lecteur. Cependant, il reste toujours pour moi deux nouvelles que je n’ai pas comprise (L’Atmosphère asphyxiante dans laquelle nous vivons sans échappée possible[5] [tout un programme] et dans une moindre mesure En mauvaise compagnie). Pour la première c’est simple, je n’ai ni compris son but, ni sa finalité, ni même qui étaient les protagonistes… dommage.
Cependant ça ne m’a pas empêché d’apprécier les autres textes, qui sont autant de nouveaux points de vue sur Yirminadingrad que certaines évoquent d’autres lieux ou d’autres temps comme ce texte À propos d’un épisode méconnu des guerres coloniales motherlando-mycronienne où on sort de la ville pour découvrir un pan de son histoire. Ou encore ce texte où un chauffeur de taxi au bout du rouleau raconte les rapports compliqués qu’il a eus avec son frère. Une introspection et une confession qui laissent un goût de désolation dans la bouche du lecteur.
Mais malgré ces quelques différences, on reste dans le même registre que Yama Loka, notamment au niveau du ton (toujours amer) et de la manière qu’ont les auteurs de décrire la ville par des histoires de gens ordinaires. De plus, ce recueil ajoute un nom à la liste des auteurs déjà cité : celui de J.L. Borges que les auteurs citent en fin de volume, mais dont on peut aussi sentir l’hommage dans les textes (notamment le fameux Atmosphère asphyxiante dans laquelle nous vivons sans échappée possible).[6]
Bref, passons maintenant à la conclusion :
Les nouvelles de Yirminadingrad c’est bien, les nouvelles de Yirminadingrad c’est bon, les nouvelles de Yirminadingrad mangez-en… mais respectez l’ordre de lecture.
Fiches techniques :
Yama Loka Terminus ; Léo Henry & Jacques Mucchielli ; ed. L’Altiplano; 2008 ; 978-2-35346-021-2 ; 15 euros (disponible à la commande facilement)
Bara Yogoï, Léo Henry, Jacques Mucchielli & Stéphane Perger ; ed. Dystopia ; 2010 ; 978-2-953951-0-9 ; 10 euros (commandable sur le site de l’éditeur ou chez certains libraires)
Voir aussi :
Les Cahiers du labyrinthe de Léo Henry ; chez les Singes
Chez nooSFere (Yama Loka Terminus ; Bara Yogoï)
Chez Efelle (Yama Loka Terminus ; Bara Yogoï)
Chez Le Pendu (Yama Loka Terminus)
Et puis bien sûr la ville elle-même
Mais aussi :
Pour Yama Loka Terminus

Pour Bara Yogoï :

[1] Texte qui m’a étrangement fait penser à Pollen de Jeff Noon – ne cherchez pas, mise à part la présence d’un chien, il n’y a que peu de points communs.
[4] Bien que le fonctionnement de l’usine, voire son but sont très kafkaïen et où l’absurdité économique libéro-keynésienne est poussée à son extrême – oui ça fait beaucoup, mais c’est à peu près ça.
[5] Qui a une genèse très spéciale : Stéphane Perger a créé l’illustration avant la nouvelle. Jacques Mucchielli l’a vue, a eu une idée de récit, créé un cahier des charges, et ils ont écrit la nouvelle avec Léo Henry sans que celui-ci ne voie l’illustration…
[6] Et pour continuer à étaler ma culture et faire usage de qualificatif outrancier, je pourrais parler de l’insertion de ces deux recueils dans la tradition des livres qui cartographient une ville à leur façon, comme l’excellent La Cité des saints et des fous de Jeff VanderMeer ou encore le sublime Mantra de Rodrigo Fresan.
Lu dans le bon sens en ce qui me concerne suite à la chronique du Pendu. Deux auteurs que je vais suivre.
Effectivement, ça a l’air alléchant : c’est dommage qu’il n’y ait pas d’édition de poche, le grand format est un peu cher pour ma bourse…
Accessoirement, je peux savoir comment vous faites les codes des renvois en notes de bas de page ? Parce que ça me serait bien pratique… ^^
J’ai Yama Loca Terminus dans la pàl. A la salle 101, ils ont parlé de Bara Yogï, ça m’a donné très envie de découvrir les auteurs, du coup j’ai acheté Yama Loca. Si ça me plait, j’achèterai le second :p
Alors tout d’abord, je m’excuse pour le retard dans mes réponses, mais j’ai eu une connexion très erratique cette semaine.
@ Efelle : c’est ce que j’avais cru comprendre en lisant tes papiers sur les deux auteurs. Et comme toi ce sont deux plumes que je vais suivre.
@ Guilhem : je te comprends. Je regarde moi aussi toujours plus avant d’acheter un grand format. Mais là par contre je ne suis pas sûr qu’il y ait une reprise en poche. Je ne sais pas comment c’est vendu le grand format mais de toute façon les livres de l’Altiplano n’ont jamais été, à ma connaissance, repris en poche.
)
Et pour les balises, j’ai découvert ça par hasard en copiant mon texte dans Scibefire. Mais je suis allé voir quel était la balise et … ça donne un truc que je n’arrive pas à sortir parce que (forcément) le système interpréte la balise et affiche donc une note de bas de page au lieu de la balise proprement dite. Cependant tu pourra la trouver ici avec tout plein d’explication.
Amuse toi bien avec (toi qui t’en sert souvent en plus
@Tigger Lilly : c’est en effet l’ordre que je préconiserait cependant ayant eu la chance d’en parlé avec l’un des auteurs (Jacques Mucchielli), il me disait que lui ne pensait pas la lecture de Yama Loka indispensable pour apprécier Bara Yogoï… comme quoi.
Sinon, je répare une petite erreur : la citation en fin d’ouvrage ne provient pas directement de la volonté des auteurs, c’est l’éditeur qui souhaite l’insérer quand le livre est issu d’une collaboration.
Et enfin une info : les nouvelles de Yirminadingrad ont fait l’objet d’une adaptation musicale. Une représentation a eu lieu à Strasbourg avant hier, avant une futur date dans la même ville prochainement… et peut-être un jour ailleurs. Apparemment c’était très bon.
Merci pour les tuyaux :je viens de tester et ça marche au poil ^^